L'éveil du printemps

Franck Wedekind

Création, coproduction Théâtre de l'eveil et Théâtre Le Public:

septembre-octobre 2012 Théâtre Le Public

Trahison - Vitalic
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Avec Guy Pion, Béatrix Férauge, Delphine Bibet, Sherine Seyad, Agathe Detrieux, Réhab Bensaïne, Claire Beugnies, Agnieska Ladomirska, Alexis Julemont, Vincent Doms , Nicolas Legrain, Julien De Broeyer

 

Adaptation Jacques Dedecker et Jasmina Douieb

Musiques et vidéos Sébastien Fernandez

Lumière Benoît Lavalard

Assistanat Lara Hubinont

Scénographie Aurélie Borremans

Mise en scène Jasmina Douieb

 

 

 

 

Au coeur d’une Allemagne prussienne répressive et puritaine, de jeunes adolescents font leurs premiers pas dans la découverte de leur sexualité. L’éclosion jaillissante et chaotique de leur apprentissage viendra se heurter aux limites de la norme et du convenable, et les mènera sur des chemins parfois sinueux parfois fatals. Mais cette kindertragödie, drôle et charnelle, est surtout et avant tout une magnifique réflexion sur la vie, l’amour et la mort.

Un poème sur la vie, l’amour et la mort

         C’est une histoire de rencontres, comme toujours sur les beaux projets. De croisements de désirs. Celui, pour moi, de monter ce texte fulgurant et puissant comme la jeunesse, celui, pour la compagnie de l’Eveil, de fêter bellement ses trente ans d’existence, et enfin, celui du théâtre Le Public de permettre à cette belle aventure de voir le jour. Une rencontre de générations pour explorer ensemble l’une des grandes et des plus émouvantes étapes de la vie, celle de l’adolescence et de l’éveil des premiers émois. Alors, nous voilà partis, tous, sur les chemins vertigineusement poétiques et musicaux de Franck Wedekind, accompagnés de Jacques Dedecker, qui en signera l’adaptation.

 

         La première question qui brûle, est celle de la contemporanéité; ce texte trouve-t-il son écho aujourd’hui, dans le contexte de liberté et de pléthore discursive - et commerciale ( !) - que l’on connaît, dans le flot d’images qui envahissent tous les écrans ? Car la sexualité semble  bien être une obsession de notre temps. Plus une sphère, privée ou publique qui ne soit envahie par la pornographie. On est, dès lors, en droit de se demander si les enfants d’aujourd’hui, qui passent leur éducation devant des écrans d’ordinateur, et qui sont abreuvés d’images, peuvent encore croire à la cigogne ! Pourtant, est-ce parce qu’on en parle beaucoup qu’on en parle bien ? N’est-on pas toujours tout seul face aux découvertes fondamentales de la vie, et l’expérience n’est-elle pas toujours à recommencer, dans un éternel oubli ? Mais aussi, à la fin, quelle image de l’enfance cherche-t-on à donner quand on s’acharne à l’associer à l’ignorance et à la pureté ? Oui, il y a une sexualité de l’enfance, et oui, il semble qu’elle nous fasse encore peur ! La naissance de la sexualité demeure fascinante. Si tant est que sa naissance puisse être délimitée et que l’on puisse dessiner une frontière franche entre un avant et un après… Ah ! Cet obscur objet du désir ! Qui, même après la libération de ’68 demeure mystérieux et sulfureux !

         De surcroit, elle nous semble loin, l’époque répressive des collèges de l’Allemagne prussienne. Notre époque se targue d’être celle de la levée des tabous et des non-dits. Pourtant, entre d’une part, cette fièvre répressive des années 1900, de mise en alerte perpétuelle autour du sexe, s’organisant, imaginant précautions et punitions, et d’autre part notre époque du tout dire et du tout montrer, je vois la même obsession à dire et à contrôler le désir.

 

La sexualité des adolescents, la prolixité des discours

 

         Michel Foucault écrivait il y a plus de trente ans déjà : « Nous nous convainquons par un étrange scrupule que nous n’en disons jamais assez, que nous sommes trop timides et peureux, que nous nous cachons l’aveuglante évidence par inertie et par soumission, et que l’essentiel nous échappe toujours, qu’il faut encore partir à sa recherche. Sur le sexe, la plus intarissable, la plus impatiente des sociétés, il se pourrait  que ce soit la nôtre. »[1]

         Partant de ce constat plus fort encore aujourd’hui, car le sexe est partout et est commenté sans arrêt sous toutes ses formes, on ne peut que s’étonner de la remarquable contemporanéité de l’Eveil du printemps, et des remous que ce texte crée encore aujourd’hui.

         Car au cours de siècles récents, on a pu assister à une véritable explosion discursive, par une sorte d’incitation institutionnelle à en parler. Cette incitation a pris forme dans des domaines divers : la médecine, la démographie, la biologie, la psychiatrie, la psychologie, la morale, la politique, la pédagogie, etc. Une sorte d’injonction étonnante et particulière à l’Occident moderne selon laquelle tout doit être dit, non plus tant parce que la sexualité doit être condamnée ou tolérée dans l’une ou l’autre de ses formes, mais parce qu’elle a fini par se muer en une chose à gérer, à insérer dans des systèmes d’utilité… Il devient nécessaire qu’elle soit prise en charge par des discours analytiques. Son contrôle devient (a toujours été ?) un enjeu de pouvoir. En parler tout le temps et partout, n’est-ce pas une autre manière de s’en emparer pour mieux la juguler, la canaliser et la diriger, pour mieux étouffer en elle tout potentiel de véritable subversion ?

         Le développement du libertinage, au rythme de celui du libéralisme est frappant à cet égard. Le formatage médiatique de la pensée libertaire sur le sexe, aujourd’hui, n’est peut-être qu’une façon de le faire cadrer avec une éthique de la consommation. Du coup, l’hédonisme de notre société du confort et de la sécurité, l’encouragement à la dite liberté sexuelle,  conduit toujours plus à vouloir d’un amour sans risque, purement consumériste, bref, dégagé de toute la charge dangereuse que suscite la vraie rencontre avec l’autre[2]. La consommation du sexe, sa vente, et la cacophonie de confessions qui l’accompagne, ne le libère pourtant qu’en surface de ses dangers et de ses abimes. La force du désir, le mystère du désir, le sulfureux, l’imprenable du désir demeure.

 

 

 

[1] Michel Foucault, Histoire de la sexualité I, La volonté de savoir

 

[2] Cf Alain Badiou, Eloge de L’Amour.