Rachel Corrie

Théâtre de Poche 2008

Steve Reich - Pulses
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« Ne trouvez pas naturel ce qui se produit sans cesse !

Qu’en une telle époque de confusion

De désordre institué, d’arbitraire planifié,

D’humanité déshumanisée, rien ne soit dit naturel,

Afin que rien ne passe pour immuable »

 

Bertolt Brecht, L’exception et la règle, 1930

 

Cette phrase pose d’abord, bien sûr, la question de l’engagement, du positionnement  du citoyen face au monde. Et Rachel Corrie, par son destin et par son action, pose la question du sens et nous interroge sur notre responsabilité d’être humain.

Mais cette citation n’est pas non plus totalement innocente ; elle révèle l’un des nombreux croisements de pensées qui opèrent parfois à notre insu… Il se trouve que je vais monter Le Cercle de craie caucasien à l’Atelier 210 en février prochain. Or, cette fable prend ses racines dans l’épisode biblique du jugement de Salomon, qui traite de la question du partage, le partage d’un enfant dont la mère adoptive et la mère biologique se disputent la propriété. Elles ont le choix entre renoncer et diviser leur enfant en deux. La mère biologique renonce à diviser l’enfant car cela équivaudrait à le tuer, et finit par obtenir l’enfant.

Cette histoire, et le parallèle qu’elle propose avec le partage de la terre, son lien de propriété,  m’a forcément fait penser au conflit israëlo-palestinien, car il pourrait être l’arrière-fond politico-historique exemplaire du Cercle.

Tout à coup, en travaillant sur Rachel Corrie, en étudiant de plus près son terrifiant destin, je n’ai pu m’empêcher de voir en elle la Groucha des temps modernes. Un petit bout de femme, tout entière érigée en  NON face à l’injustice, qui se dresse devant les bulldozers pour protéger des maisons, des puits, des plantations palestiniennes de la destruction, dans la bande de Gaza. Un petit bout de femme d’à peine 23 ans, qui décide de prendre l’avion, depuis son Amérique profonde pour se ranger aux côtés des activistes pacifiques du Mouvement International de Solidarité, et qui sait qu’une fois que l’on a mis le doigt dans ce type d’engagement, on n’en revient plus jamais pareil. Si l’on en revient.

L’occasion de faire entendre cette voix, ce témoignage au-delà de sa mort, est pour moi comme un objet brûlant qui me calcine un peu plus chaque fois que j’y touche. Une petite part de citoyenneté va pouvoir s’exprimer pour lui rendre la parole, à elle. Pour qu’on n’oublie pas pourquoi elle est morte. Elle est morte car elle croyait en l’humanité. Elle croyait en une action pacifique et juste : « j’ai hâte que de plus en plus de gens soient prêts à résister à la direction que le monde est en train de prendre », écrivait-elle.

Cet assemblage posthume d’une parole qui n’avait pas cette vocation-là, d’être éditée, montée sur une scène de théâtre, offre une fraîcheur particulière. Ce sont des fragments d’une vie, les traces de son souffle, de sa respiration la plus intime. Il s’agit de fragments d’écrits, réunis par ses parents, après sa mort, issus de journaux, de mails, de lettres, etc… On y lit son humour, sa douceur, sa tendresse, sa soif de vivre, son espoir et l’acuité de son intelligence. La vitalité de sa parole traverse le monde des morts et vient nous fouetter le cœur et la conscience.