Taking Care of Baby

Dennis Kelly

Meilleure mise en scène 2016

Reprise au Théâtre Le Public du 10 mars au 6 avril 2020 

Création:

17-28 janvier 2017 Océan Nord

www.oceannord.org

21-25 février 2017 Atelier 210

www.atelier210.be

Unknown Track - Thee Silver Mont Zion
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Taking Care of Baby est venu me percuter comme on se ferait renverser par une voiture. Cet auteur cinglant écrit comme on tranche une gorge. Il raconte des histoires, certes, mais avec le tranchant de sa lame, il vous éventre et vous éviscère de vos certitudes.

Sa dramaturgie et la finesse de ses constructions dramatiques ne se dévoilent qu’après la gifle et les rires. Une écriture en millefeuille, qui s’insinue d’autant plus profondément dans nos consciences.

Le fait divers dont il sera question dans cette pièce, est tellement fort, tellement frappant qu’il semble tout d’abord nous engager uniquement sur cette thématique de l’infanticide. Or, aussi fascinant que soit ce sujet, il ne masquera pas longtemps la réflexion de fond à laquelle nous convie l’auteur : la question du vrai. Et de la caution de ce vrai par l’émotion, via le travail des médias.

Cette quête du vrai se révèlera l’axe central de la pièce, et dont la structure même dépend. La forme de l’écriture, la construction dialogique, la structure dramaturgique du récit, essentiellement basée sur des interviews, en adresses publiques, tout va dans le même sens, et nous convoque à une sorte d’enquête. Et il ne s’agit pas là d’une coquetterie formelle : la forme est tout entière au service du propos. L’enquête nous mènera à l’incertitude et au trouble, à la fois sur la culpabilité de Donna, mais aussi plus globalement sur cette vérité qui se dérobe plus on tente de l’approcher.

Pourtant, ce que Kelly réussit tout spécialement à faire, c’est à vitrioler une société toute entière tournée vers cette recherche de la vérité, avec ses rouages principaux : la justice, la politique, les médias et … l’art ! Comment ne pas faire le lien avec la réalité de nos JT, toujours plus fictionnalisés, mis en scène et écrits de plus en plus clairement pour émouvoir avant d’informer ? Et comment ne pas relier tout cela à la danse macabre à laquelle se livrent les politiciens, lors de certains événements funestes, immédiatement récupérés par l’un ou l’autre parti ?

         Comme le journaliste, l’artiste est un témoin. Par essence il est voyeur. Le journaliste ramène l’information et donc en quelque sorte, la vole. Voyeur/voleur, il truque, trafique et transforme ce réel dont il est témoin pour nous le donner à lire, à voir, à écouter. Cette transformation exerce un jeu de fascination, et s’apparente, quoi qu’on en dise à un travail artistique. Le documentaire, comme l’art, transforme, transmue, ment pour dire le vrai. Il avance masqué pour rendre visible l’invisible (Paul Klee[1]).

Et néanmoins, nous voyons paradoxalement chaque jour à quel point le vrai, le véridique apportent une valeur ajoutée à nos expériences vécues par procuration, par les médias, par les documentaires, par les biographies, par les reportages en tous genres. Il semble que notre société soit toujours plus fascinée par l’actualité et l’événement. Comme si l’art avait un besoin toujours plus urgent de , ou comme s’il fallait en valider la démarche même par le biais du vrai.

Le fait divers horrible dont il est question dans est-il vrai ? Le syndrome du SLK dont parle le psychiatre, existe-t-il vraiment ? Kelly nous le fait croire d’entrée de jeu, pour ensuite nous retourner cette question : es-tu toujours aussi fasciné si c’est faux ? Ce qui te tenait en respect, était-ce ce vrai que je t’ai vendu, comme un fœtus mort, obscène et envoûtant ? Est-ce cette prétention au vrai qui te tenait en haleine ? Kelly nous renvoie à notre côté , avide du sang pourvu qu’il soit frais et surtout… vrai !

A moins qu’il ne nous convie à réfléchir sur notre incapacité à décrypter une réalité qui ne peut être que subjective, vue et montrée à travers les prismes de différents regards, qui à leur tour, se définissent et se représentent eux-mêmes ?

Par une mise en abîme du regard, celui-ci en ressort vidé de toute image, brûlé par son avidité du vrai. Par sa , et qui échappe à l’obscénité de l’événement en soi (l’infanticide qu’on ne verra jamais… d’ailleurs a-t-il eu lieu ?), cette pièce-puzzle où se télescopent les points de vues, où la chronologie est volontairement brouillée, cette pièce-enquête [2].

Tout entière conduite par un personnage invisible et pourtant central - Kelly lui-même, ou son double intervieweur, (qui invite tous les personnages à venir témoigner.) - cette pièce nous met face à notre désir de voir autant que de croire, et du coup, nous questionne sur l’intérêt même de la fiction, qui finit par apparaître comme un simulacre suspect.

 

 

 

[1] « L’art ne reproduit pas le visible. Il rend visible”, Paul Klee, Credo du créateur, 1920.

 

[2] « L’acte de donner à voir n’est pas l’acte de donner des évidences visibles à des paires d’yeux qui se saisissent unilatéralement du ‟don visuel” pour s’en satisfaire unilatéralement. Donner à voir, c’est toujours inquiéter le voir, dans son acte, dans son sujet. Voir, c’est toujours une opération du sujet, donc une opération refendue, inquiétée, agitée, ouverte. » Georges Didi-Huberman, Ce que nous voyons, ce qui nous regarde, Paris, Minuit, 1992, p. 51.